Le voyage italien de demain, en train avec Lucie Tournebize

Nous vous avons déjà parlé de Lucie Tournebize, du blog “L’Occhio di Lucie”, sur le site (ICI et). En 2020, elle signait un ouvrage somptueux sur Venise avec le photographe Guillaume Dutreix, “VENISE, Petit atlas hédoniste”. Elle nous revient en 2021 avec un livre qu’on attendait de pied ferme chez Ali di Firenze : “L”Italie en train”. Elle y propose 18 itinéraires à travers la botte pour des voyages tout en lenteur et découvertes. Il nous a semblé tout naturel de l’interviewer pour notre série d’articles de réflexion et d’inspiration “Le voyage italien de demain”. Rencontre.

Bonjour Lucie ! Pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas encore, peux-tu te présenter et nous raconter ton parcours ?

Je suis Française, originaire de Sète, je suis journaliste et je suis tombée amoureuse de l’Italie il y a 10 ans. J’ai habité à Rome, Venise et maintenant, je suis installée à Padoue. Depuis que je vis en Italie et que j’ai commencé le blog –L’ Occhio di Lucie-, j’ai toujours été passionnée par le train, car c’est grâce à lui que j’ai découvert le pays. 

 

Peux-tu nous expliquer le projet de ton livre “L’Italie en train” ?

Je n’ai jamais été à l’aise au volant, donc quand j’ai commencé à découvrir l’Italie, le voyage en train s’est presque imposé. Le cœur de la question, c’était : comment je fais pour découvrir ce pays sans voiture ? En me documentant, je me suis rendue compte que l’Italie a un réseau ferré important, notamment au niveau des trains régionaux, même si beaucoup de lignes ont été fermées dans les années 90. On peut faire pas mal d’itinéraires en train avec les lignes régionales et découvrir à la fois des sites touristiques importants mais aussi des choses confidentielles. C’est ça que j’ai trouvé passionnant et qui a guidé le projet. J’en ai parlé avec mon éditrice chez Hachette un peu sans y croire mais elle a bien réagi, car c’est un thème qui intéresse de plus en plus de gens. C’est ainsi que j’ai commencé à tirer sur le fil du voyage en train. Au début, j’étais partie sur du très confidentiel, puis avec mon éditrice, on s’est dit qu’il fallait mettre aussi Florence, Rome, Milan… tous les incontournables italiens, car c’est une manière d’attirer le voyageur qui veut faire les principaux sites touristiques tout en lui donnant envie de creuser un peu plus !

En Italie, on peut faire pas mal d’itinéraires en train avec les lignes régionales et découvrir à la fois des sites touristiques importants mais aussi des choses confidentielles

Quels sont selon toi les plus grands avantages de voyager en train en Italie ?

Il y a des raisons pratiques :

  • le réseau ferroviaire régional très bien développé.
  • la fréquence des trains dûe au fait que c’est aussi un moyen de transport important pour les travailleurs et les étudiants (surtout dans le nord). Il y a par exemple un train entre Venise et Vérone toutes les heures ! C’est pratique.
  • c’est un mode de transport peu onéreux par rapport aux habitudes françaises. En France, les tarifs sont bien plus élevés.

Ensuite, il y a une raison un peu plus esthétique et de ressenti : voyager en train te permet de te détendre et de plonger dans le paysage, tu n’as pas tout à fait ça en voiture, ce côté cinématographique de la fenêtre qui devient un écran. Pas d’autres voitures ni de camions dans le paysage. C’est un vrai moment de pose, encore plus appréciable dans 1 vie où on est beaucoup connectés. Tu peux dire stop, écouter de la musique, lire un livre, regarder par la fenêtre.

C’est aussi un lieu de rencontre ! Tu peux parler avec tes voisins de siège mais même si tu ne parles avec personne, c’est différent d’être seul en voiture, dans ta bulle. Dans un train, tu es plus immergé dans la vie quotidienne du pays et plus en contact avec les gens (se retrouver dans un train pour Assise avec les prêtres qui rendent visite à Saint-François, voir les étudiants, les travailleurs, 1 groupe de scout en voyage, 1 famille qui va rendre visite à la nonna…).

 

Et quels sont les inconvénients, qui peuvent empêcher de sauter le pas ?

  • Il y a tout d’abord cette idée reçue que les trains fonctionneraient mal, qui est plus ou moins vraie. Les Italiens participent à ces idées reçues, plusieurs d’entre eux m’ont d’ailleurs prise pour 1 folle quand j’ai dit que j’écrivais ce livre ! C’est sûr que ce n’est pas parfait, mais les retards qu’on peut avoir en Italie sur le réseau ferroviaire, quand on est en vacances, je trouve qu’ils sont acceptables. Dans tous les déplacements que j’ai fait en train, il y a parfois 10-15 minutes de retard, mais je n’ai jamais dû attendre 2h ! 
  • La 2e difficulté est de se retrouver à passer beaucoup de temps sur le site de Trenitalia pour chercher des infos. Il peut être difficile de planifier son voyage car il y a des confusions, la communication n’est pas toujours claire. Il faut aussi savoir que dans certaines régions, il y a des compagnies régionales privées. Un exemple très concret : il est possible d’aller à Matera en train mais tu ne trouveras pas sur tes billets sur Trenitalia car c’est 1 compagnie privée qui propose ce trajet. Cela peut donc être complexe de mettre les infos ensemble, mais c’est aussi pour ça que je pense que le livre est intéressant, il prémâche le travail ! Autre petit tip pour vos lecteurs : il existe un moteur de recherche qui regroupe les différentes solutions ferroviaires : TRAINLINE. Il n’est pas parfait, mais cela peut toujours aider !

 

Quelle solution y vois-tu ?

Je pense qu’il faut faire un effort pour rendre le discours plus clair, mais le travail est en marche car un intérêt du public est né, le voyage en train devient attirant et Trenitalia/les compagnies ferroviaires le savent. Il y a aussi beaucoup d’initiatives qui se développent au niveau des trains touristiques historiques, même si moi, dans mon livre, je me suis surtout concentrée sur le réseau ferroviaire public.

Voyager en train te permet de te détendre et de plonger dans le paysage, tu n’as pas tout à fait ça en voiture, ce côté cinématographique de la fenêtre qui devient un écran. Pas d’autres voitures ni de camions dans le paysage. C’est un vrai moment de pose, encore plus appréciable dans 1 vie où on est beaucoup connectés

Rentrons dans le vif du sujet ! Quel itinéraire conseillerais-tu pour :

 

  • une première fois en Italie

Je conseillerai la Toscane car ça correspond souvent à ce que les gens ont envie de voir de l’Italie. C’est une super boucle de 10 jours, il y a beaucoup de choses à voir, pas mal de liaisons entre les gares, c’est un tour assez facile à organiser. En plus, on en prend plein les yeux, de Florence à Arezzo en passant par Sienne, Pise et Lucques. Et en même temps, il passe par des lieux 1 peu plus confidentiels : Pistoia, une super ville peu connue et de là, on peut prendre une toute petite ligne qui va dans les montagnes, la Porretana, la première ligne qui a réussi l’exploit de traverser les Apennins. On arrive dans le petit village de Pracchia pour 1 randonnée dans un bois de châtaigniers. C’est quelque chose auquel on ne s’attend pas, hors des sentiers battus.

 

  • faire découvrir une partie méconnue du pays à un amoureux de la Botte

Ce serait le Frioul, car souvent, les gens ne connaissent même pas le nom de cette région ! J’ai fait cet itinéraire en automne, esthétiquement, c’était magnifique. Il y a un petit côté hors du temps, dans une Italie avec un espace temporel différent du reste du pays. On passe par Udine, une ville aux inspirations vénitiennes, car colonisée par les vénitiens, puis Palmanova, une ville en forme d’étoile. Le voyage s’arrête à Gorizia, à la frontière slovène, c’est hyper dépaysant. On se rend compte que la culture et la gastronomie y est vraiment influencée par l’Europe centrale. Et puis Trieste, c’est le clou du spectacle, une ville entre mélancolie et romantisme, avec un côté austro-hongrois. 

  • un voyage à 2, en amoureux

C’est peut-être un peu cliché, mais je conseillerais l’itinéraire en Vénétie. Entre Venise, Vérone, Padoue et Vicenza, que des villes d’art à enchaîner et des coups de cœur esthétiques, une gastronomie incroyable, le prosecco… en fait, cet itinéraire serait même parfait pour un voyage de noces en train ! 

 

  • une aventure en famille

Je choisis les Dolomites, dans la région Trentin-Haut Adige. C’est un des voyages qui m’a scotchée car je pensais que ce serait compliqué à faire en train et en fait, c’est totalement possible, entre le train et les téléphérique/télécabine ! C’est une région qui a énormément investi sur son tourisme familial, il y a beaucoup d’activités nature/sportives fun à faire, mais également culturelles. Dans les musées, il y a chaque fois une partie dédiée aux enfants. Plutôt à faire en été à moins de vouloir skier !

  • un trip entre amis

Alors là, je m’imagine organiser ça avec mes potes et j’irais dans les Pouilles. C’est un itinéraire assez long, qui traverse presque toute la région, il faut 2 semaines de vacances. Je sais qu’on conseille souvent de ne pas y aller en plein été car il y a du monde mais l’été, ça me rappelle un peu chez moi à Sète, cette ambiance où tous ceux qui vivent/étudient dans le nord rentrent à la maison pour les vacances et donc c’est la fête tout le temps !

 

  • une fugue en solo 

Je vais te faire plaisir, ce serait l’Ombrie. J’ai fait cet itinéraire l’an dernier en septembre. C’est une période où je saturais un peu, j’avais besoin de me reposer, de me poser. J’y ai trouvé une douceur, je me suis sentie bien, les rives du lac Trasimène qui apaisent, il y a peu de touristes, les villages sont petits et jolis, les gens sont gentils, tu manges bien… il y a aussi un côté spirituel fort, même si pas tu n’es pas croyant, ces villes te capturent, te portent. Petit plus, dans cet itinéraire, on emprunte même un bateau Trenitalia, très chouette !

 

As-tu un itinéraire préféré ?

En fait, quand j’ écrivais ces itinéraires, je les envoyais les uns après les autres à la maison d’édition. À chaque fois, j’avais l’impression que j’envoyais mon préféré. Je les aime tous mais si je devais en choisir un, je dois avouer que je suis toujours un peu plus émue par le sud de l’Italie et je suis très attachée à Naples depuis que je vis ici. Je choisirai donc l’itinéraire en Campanie. Avec le train, on va explorer le Cilento qui est une région méconnue, et qui m’a fait un effet apaisant, un peu comme l’Ombrie. C’est calme, doux, on peut faire du kayak dans les petits ports, on voit la mer, on mange trop bien !

J’aimerais bien que les voyageurs de demain qui viennent en Italie soient moins gourmands de petits séjours, que tous, collectivement, on soit capable d’accepter de voyager moins souvent et de prendre le temps de le faire quand on le fait. Partir 2-3 semaines, se poser, rayonner dans un endroit choisi plutôt que de partir 6-7 fois en week-end sur l’année.

As-tu un conseil ou un bon plan à communiquer à nos lecteurs qui voudraient se lancer ?

Pour ceux qui voudraient enchaîner plusieurs itinéraires pour faire 1 voyage d’1 mois, il existe 1 pass avec interrail,avec un prix d’entrée en-dessous de 100€. Pour ceux qui ne souhaitent faire qu’1 itinéraire, je ne conseille pas le pass, car les trains régionaux sont très peu onéreux et je pense que ça reviendra moins cher en prenant chaque billet.

 

As-tu d’autres conseils que de se déplacer en train pour un voyage plus slow, plus raisonné, plus conscient ?

Je dirai que ça passe aussi beaucoup par les choix qu’on fait dans ses visites et hébergements, privilégier le local. Je ne suis pas fan d’Airbnb pour plein de raisons éthiques mais quand tu prends la formule chambre chez l’habitant, je trouve ça top. J’aime bien aller dormir chez les gens quand j’ai la possibilité, ça rend le voyage plus intéressant, tu peux avoir un vrai échange avec les locaux chez qui tu loges. C’est une approche curieuse de ce qui existe sur place, pas seulement un mode consumériste, et ça permet à un autre type de tourisme de se développer. 

 

Est-ce que l’Italie a changé quelque chose dans ta manière de voyager ?

Je suis arrivée jeune en Italie, à l’âge de 21 ans, je n’avais pas énormément voyagé en France avant, mais je n’avais déjà pas envie de sauter dans un avion très souvent. Je ne suis jamais allée très loin, ce qui me plait dans le voyage, c’est approfondir : avoir la possibilité de retourner dans un endroit, de connaître les gens, comprendre la culture, la langue.  En France, je trouvais le train trop cher donc je voyageais en stop, mais je préfère le train ! C’est justement en Italie que j’ai trouvé le côté accessible (financièrement) et communicant grâce aux lignes ferroviaires. Ça m’a aussi ouvert à des choses que je ne connaissais pas. Je me souviens de ma première fois à la Galleria Borghese à Rome, je ne savais pas que j’aimais ça. Ce qu’il y avait avant l’art contemporain, je ne m’y étais jamais intéressée. Et puis, en Italie, quand tu commences à t’intéresser à la peinture par exemple, et bien ça t’amène à pousser les portes de toutes les églises… puis des palais… il y a toujours quelque chose à voir.

 

Et la pandémie ?

Ça a accentué certaines choses. Juste avant la pandémie, fin 2019, je m’étais dit “ce serait bien d’aller plus loin dans ta réflexion sur les voyages et l’environnement” car l’impact environnemental d’un voyage, ça comptait également pour moi. Depuis cette période, je n’ai plus pris l’avion, mais je n’exclus pas que ça arrive encore (par exemple, les liaisons Italie-sud de la France, c’est la grosse galère, donc je devrai peut-être encore choisir l’avion certaines fois). La pandémie a confirmé que j’aimais cette façon de voyager et je me suis rendue compte que si le reste du monde n’était plus accessible, ça ne me manquerait pas. Avant, je pouvais avoir l’impression que je manquais quelque chose en ne voyageant pas loin.

Je pense que pour pérenniser un mode de voyage plus lent et raisonné, c’est à nous, les acteurs qui produisent des discours sur le voyage, de rendre cette manière de voyager désirable. Il faut que le low cost soit de moins en moins attrayant pour les voyageurs en leur montrant qu’il existe une autre façon de faire bien plus enrichissante et respectueuse.

Chez Ali di Firenze, depuis le début de la pandémie, l’idée du “voyage italien de demain” a pris de plus en plus de place… Et toi, Lucie, quel est ton souhait pour “le voyage italien de demain” ?

J’aimerais bien que les voyageurs de demain qui viennent en Italie soient moins gourmands de petits séjours, que tous, collectivement on soit capable d’accepter de voyager moins souvent et de prendre le temps de le faire quand on le fait. Partir 2-3 semaines, se poser, rayonner dans un endroit choisi plutôt que de partir 6-7 fois en week-end sur l’année. Je pense que c’est une tendance qui est en train de monter, je vois actuellement des gens venir 1 semaine à Venise alors qu’avant la pandémie, c’était impossible. Il est possible d’avoir une attitude moins consumériste des lieux et de permettre à d’autres offres de voyage d’émerger.

 

Comment penses-tu qu’on puisse “pérenniser” cette tendance ?

Les offres low costs et le discours “il faut à tout prix avoir fait sa bucket list avant de mourir” nous ont transformés en enfants gâtés sur les voyages. Donc c’est difficile d’imaginer que si cette offre -low cost- est toujours là, ça changera vraiment. Mais je pense que pour pérenniser un mode de voyage plus lent et raisonné, c’est à nous, les acteurs qui produisent des discours sur le voyage, de rendre cette manière de voyager désirable. Il faut que le low cost soit de moins en moins attrayant pour les voyageurs en leur montrant qu’il existe une autre façon de faire bien plus enrichissante et respectueuse.

 

Merci beaucoup Lucie !

 

Retrouvez Lucie sur son blog « L’Occhio di Lucie » et sur son profil Instagram

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Photo By: Lucie Tournebize, AP_Adobe Stock, DANCING ISLAND_Shutterstock, puckillustrations_AdobeStock
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