La Renaissance, un exemple pour reprendre son souffle, avec Marie Robert

Alors que nous étions en train de préparer nos sujets sur la série Renaissance, notre amie philosophe Marie Robert a proposé un parcours des “Mardis de Marie” (ses cours en ligne de philo que vous pouvez retrouver ICI) sur Machiavel, Florence et la Renaissance. Notre cœur a fait boum : oui, bien sûr, il fallait échanger avec elle sur la Renaissance pour creuser un angle bien particulier au cœur de cette période si fertile, l’Humanisme. De Marie à moi se tisse un autre lien autour de la Renaissance, celui aussi génial qu’ improbable de son livre “Le voyage de Pénélope ». Durant un chapitre entier, Pénélope est à Florence, en Toscane, réfléchit avec Michelangelo, Christine de Pisan et finit … par prendre l’apéro sur ma terrasse à Casa Marchi. Le chapitre s’intitule “Le culte du beau”, un thème qui est au cœur de son livre et de notre mission chez Ali di Firenze. Merci Marie pour ton temps précieux et toutes ces passionnantes réflexions. Et si l’envie « d’imaginer et de créer », nous sortait de l’impasse dans laquelle nous semblons nous aussi être au jour d’aujourd’hui ? 

 

Buongiorno Marie ! On a du mal à préciser une date quant au début de la Renaissance par contre on n’a aucun doute sur la terre qui a accueilli cette révolution, celle de l’Italie et particulièrement la Toscane. Saurais-tu nous expliquer pourquoi l’Italie a été un terreau si particulier permettant de voir émerger la Renaissance ? 

Il est très difficile de délimiter la période de naissance de la Renaissance (15ème et 16ème siècles), par contre l’origine est très claire. Il y a un incontestable « effet Italie” qui a permis cette période bouillonnante d’idées nouvelles. Je crois que c’est le rapport particulier à l’art et surtout à la beauté qui a été un déclencheur. Si la pensée germanique tournait autour du concept de la raison, les Anglais autour de l’utilité et les Français la politique, les Italiens se sont autorisés la beauté comme Graal. C’est cet élan artistique si fertile qui a fait émerger un nouveau mouvement de pensée.

Il y a un incontestable « effet Italie” qui a permis cette période bouillonnante d’idées nouvelles

Quelle place avait la beauté avant la Renaissance ? 

On n’en parle absolument pas au Moyen-Âge. On y fait référence à l’antiquité avec aussi les notions d’expérimentation, du corps, du dialogue. Mais elle disparaît car ce n’est pas un sujet, elle est trop abstraite, subjective. Il faut voir revenir la notion de matière pour voir la beauté s’exprimer.

 

Qu’avais-tu envie de partager dans “Le Voyage de Pénélope » au sujet de la beauté ? Comment aide-t-elle ton héroïne ? 

Je voulais la traiter déjà comme une évidence, on ne peut pas parler d’Italie sans parler de beauté.  Il y a aussi cette idée de chemin introspectif où la beauté peut nous sauver. Quand Pénélope est sur ta terrasse, admire cette vue sur Florence et la campagne, il s’opère un vrai shift : sa situation personnelle n’a pas changé, mais grâce à la beauté, la nature, la lumière, elle se rend compte qu’elle peut être bien. 

 

Tu fais aussi référence à une des visites culturelles qui m’a le plus marquée personnellement à Florence, la visite de la pièce secrète de Michelangelo dans le tombeau des Médicis où il a vécu et dont il a recouvert les murs de dessins. Pourquoi ce lieu en particulier ? 

L’architecture a vraiment une place forte dans mon livre, je voulais un endroit qui matérialise la beauté, cette idée d’espace et mentionne aussi les Médicis, famille incontournable dans l’histoire de Florence. Dans 7m2, il y a cette notion forte d’immersion totale dans la beauté. 

 

La Renaissance est une période bouillonnante de beauté et d’expérimentation. Quelles étapes ont été nécessaires pour se libérer des dogmes ? Pour faire sauter un verrou mental permettant d’aller vers cette folle liberté de créer et penser ?

L’utilisation de l’imagination est très importante pour se libérer de la façon de penser du Moyen-Âge. Il y a une question d’autorisation à imaginer puis ensuite à expérimenter. 

 

Peux-tu nous donner un exemple ?

Léonard de Vinci et sa machine volante en est un formidable. Bien sûr il y a le génie incontestable, mais on retrouve cette capacité folle à imaginer des solutions qui n’existaient pas avant et à vouloir les tester. Enfin un peu d’action ! Tout le mouvement qui précède la Renaissance, c’est un Moyen-Âge scolastique, on est le nez dans les textes à chercher des interprétations. À la fin du Moyen-Âge, il y a eu le constat d’une immense impasse et surtout d’une lassitude quant à cette approche. 

 

Qu’entends-tu par lassitude ?

Analyser un texte, chercher une nouvelle interprétation, c’est réfléchir dans un espace limité que le texte et son auteur imposent en quelque sorte. À un moment, il y a comme une impasse, on n’avance plus. Prends l’exemple actuel d’un bon élève de prépa, qui fait ses fiches consciencieusement et qui finit à un moment par se demander “et moi qu’est-ce que je fais dans tout ca ?”. Il y a eu une vraie lassitude et un besoin d’imaginer et de faire par soi-même. 

Sources photo : Le Point, L’Aérodynamisme, Italy Magazine et Andrea Hopkins, Six Medieval Women

Est-ce qu’il y a un premier parallèle à établir avec ce que l’on vit en ce moment ? 

Complètement. Entre le capitalisme, les normes que la société impose, les règles, le manque de croyances fortes ou de rêve politique … Oui il y a une lassitude, un moment de panique où l’on se demande quel rôle on peut jouer, l’envie de faire aussi, d’agir, de revenir à quelque chose de très concret. Je suis fascinée par le métier d’ingénieur, par la créativité dont il faut faire preuve pour “faire”. Comme Léonard de Vinci et d’autres figures de la Renaissance, il y a cet aspect de test, de bidouille, de “tenter le coup”. Je crois que dans la société actuelle, on doit revenir à ça, imaginer, créer, essayer. C’est tellement libérateur. 

 

Comment à la Renaissance est-on passé d’une croyance dans l’homme avec un grand H, de le considérer dans son individualité à une idée du collectif, d’une nouvelle société ?

Par le rêve ! Toutes les figures de la Renaissance ont proposé des Utopies qui te donnent envie, des rêves. Que ce soit chez Léonard de Vinci ou Christine de Pisan, le ressort est le même : rêver d’un homme qui est capable de voler dans le ciel ou rêver d’une société par les femmes pour les femmes. On a toujours besoin de fiction, et peut-être encore plus aujourd’hui. L’idée n’est pas de savoir techniquement et précisément si oui, on peut voler, mais de proposer un rêve qui unit les individus. On parlait des politiques actuelles, je crois que le problème est aussi là, plus personne ne nous fait rêver et nous vivons sans référence ni croyance. C’est terrorisant pour beaucoup de monde car sans croyance, rien ne nous structure. Nous votons pour éviter l’extrême droite, mais pas par conviction pour un parti politique, on se tourne vers l’ésotérisme, vers une spiritualité que l’on développe en dehors de la sphère religieuse pour se raccrocher à quelque chose.

Toutes les figures de la Renaissance ont proposé des Utopies, des rêves forts, qui te donnent envie de te raccrocher à quelque chose

Est-ce qu’Obama n’a pas fait ça finalement ? Fédérer autour d’un rêve plus grand que lui ? La croyance que l’on peut espérer aussi un monde meilleur ?

Totalement. Le discours d’Obama sur l’audace d’espérer, le “Yes we can”, c’est fondateur de son personnage et du rêve proposé qui fédère. Créer un rêve collectif a été clé à la Renaissance et l’est tellement aujourd’hui. Avant de savoir ce qui fonctionne ou pas, on a besoin d’aller collectivement vers “une utopie”, un objectif heureux. On se rend compte aussi que la défaite n’est peut-être pas aussi difficile que ça à digérer. On a fait, on a tenté. Je crois que cette idée de transparence absolue empêche ce rêve commun. On dit qu’il ne faut pas mentir aux gens en politique … mais je crois qu’on est obligé d’utiliser le levier du rêve, de la fiction, pour élever les discours vers cette utopie collective et tendre, comme c’est le cas à la Renaissance, vers une euphorie, le festival du “Wahou” ! 

 

Peux-tu revenir sur Christine de Pisan que tu as mentionné et dont tu valorises le travail dans ton livre ? 

Elle est à l’origine d’une réflexion novatrice sur la condition féminine dans son livre “La Cité des dames”. Elle va se lancer dans une carrière d’écrivain puis de philosophe (elle écrit en français, ce qui est très chic) alors qu’elle est veuve avec 3 enfants. Elle prouve à l’époque que les femmes ont le droit d’avoir de l’esprit et une opinion. C’est une figure que j’avais envie de valoriser tout comme Machiavel et son livre audacieux “Le prince” qui est bien plus qu’un auteur scolaire du bac ! C’est un politicien hors-pair, un auteur, un homme d’action qui a une place très importante dans l’histoire de la pensée. 

 

Pourquoi à la Renaissance n’y a-t-il pas eu d’écrasement de ce mouvement d’idées et de rêves qui semblent incontrôlables et qui enlèvent du pouvoir aux politiciens et à l’Église ? 

De nouveau, l’engouement est tel qu’il est inarrêtable. Dans toutes les révolutions, quand le peuple est là, tu n’as plus grand chose à faire, le mouvement est en route. Il y a évidemment eu des condamnations, l’église qui s’insurge, mais rien qui ne puisse mettre un frein définitif.

 

Peux-tu nous décrire ce qu’est la philosophie humaniste qui naît à cette période ?

À la différence des époques antérieures qui privilégient l’être, la sagesse et Dieu, la Renaissance place vraiment l’homme au cœur de ses réflexions. 

 

Qu’entends-tu par “l’être” ? 

C’est vraiment l’essence, l’âme, tout ce qui va vers Dieu. Avec la Renaissance on va remettre la chair, le vivant, le corps, au centre de ce qui définit l’humain. On commence à dessiner des muscles au lieu de cacher les corps sous des tonnes de tissus. La représentation de Jésus change, il a un visage, un corps, des expressions. L’homme devient matière. 

 

Renaissance rime avec rupture mais y a-t-il aussi des éléments qui l’inscrivent malgré tout dans une continuité ? 

Il y a cette notion de tourbillon incroyable mais il y a aussi des traits d’union à envisager comme le rapport aux textes si important au Moyen-Âge. À la Renaissance, il y a une diffusion massive de l’objet livre comme objet de savoir. Un savoir que l’on peut donc aller chercher. C’est fou et extrêmement libérateur ! Il y a également la notion du temps que l’on continue à mesurer pour organiser sa journée (via les cloches qui sonnent des églises) et puis cette idée d’une possibilité de dialogue nouveau entre des interprétations de texte. Quelle que soit la croyance d’une personne, on peut en parler et interpréter en commun. C’est Delphine Horvilleur, femme rabbin française qui résume très bien cette idée de « croire en des textes différents mais aussi dans notre capacité à échanger et mettre en commun ».

L’homme est beaucoup plus incarné, plus présent, il a un corps, il agit, il construit un raisonnement.

L’homme s’affirme donc désormais par son imagination, son envie de faire, mais aussi sa réflexion. 

Exactement, c’est cette idée de développer une éthique personnelle. Quelle responsabilité. L’homme est beaucoup plus incarné, plus présent, il a un corps, il agit, il construit un raisonnement. Il arrête de trembler comme au Moyen-Âge en se référant directement et uniquement aux textes, “Que dit Aristote ? Et la Bible ?”.

 

Qu’est-ce qui te rassure aujourd’hui sur le fait que nous pourrions vivre une nouvelle Renaissance ? 

Les enfants. Je suis convaincue que la nouvelle génération est formidable d’ingéniosité, a un sens de l’engagement, de l’écologie, de l’humanisme. C’est aussi une génération qui va devoir être tellement créative. Si tu regardes les 17-25 ans, il n’y a pas de travail, plus vraiment de croyance dans le prestige des études. Je vois de plus en plus d’envies de CAP techniques. Adieu Sciences Po, bonjour la menuiserie pour FAIRE, mettre les mains dans le cambouis. Comme à la Renaissance, parce que c’est tellement l’impasse, il n’y a que deux solutions, s’effondrer ou être créatif. 

Je crois dans le souffle de vie inouïe de cette jeunesse. 

 

Merci Marie !

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Photo By: Cover : Alex Dani pour Ali di Firenze ; Portrait Marie Robert : Pascal Ito pour Flammarion

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