La Renaissance, la perspective comme représentation du monde

Après nos articles sur la vision de la beauté, l’exploration du monde et sur l’observation de la nature, nous faisons de nouveau appel à l’historienne de l’art Chloé Thomas pour creuser un point clé de la Renaissance Italienne. Il s’agit d’aborder l’invention de la perspective par Brunelleschi. 

Durant la Renaissance, nulle autre ville représente mieux l’eldorado que Florence: lieu de toutes les créations, de tous les désirs, de toutes les ambitions. En bref, Florence, c’est Los Angeles pour les artistes du XVe siècle.

Mais pourquoi donc cette ville en particulier quand, dans la péninsule, Rome, Venise ou Milan sont autant de pôles artistiques ? Parce que Florence, dès le XIIIe siècle, devient une des villes les plus riches du monde, grâce à une économie – commerciale et financière – florissante, une politique d’abord fondée par et pour le popolo (le peuple) puis un régime seigneurial mené par les Médicis et, enfin, un système de corporations – appelées Arti – très structuré. Rien de mieux pour créer une effervescence culturelle telle que les artistes y affluent et échangent intensément avec les commanditaires. Florence possède alors tous les éléments nécessaires pour accueillir des avancées artistiques aussi importantes que la perspective.

Déjà au XIIIe siècle, une tentative de « profondeur » est décelée dans les fresques de Giotto: il remplace progressivement le fond d’or par un arrière-plan encore stylisé mais plus « vrai » et il  crée l’illusion du mouvement dans les drapés des personnages représentés. Mais il ne s’agit alors que d’une tentative de perspective naturelle, une sorte d’illusion d’optique qui permet de rendre l’espace et les personnages plus réels. C’est seulement un siècle plus tard que naît la perspective, grâce au besoin croissant de représenter de manière scientifique l’espace créé par l’artiste, en corrélation avec le développement des sciences mathématiques.

C’est – encore une fois – à Filippo Brunelleschi que revient l’invention de la perspective dite linéaire, grâce à l’insertion de la rigueur mathématique et la précision géométrique dans ses oeuvres. Ces dernières deviennent ainsi de véritables réalisations scientifiques. 

Ses premières expériences en matière de perspective datent, d’après les témoins contemporains, de  1413 environ et portent un nom: la tavoletta prospettica (la petite planche de perspective). Sur un panneau de bois carré d’une trentaine de centimètres, Brunelleschi y peint le baptistère de Florence en appliquant la perspective linéaire qu’il a savamment étudiée dans sa bottega. Au verso du panneau, il le perfore pour pouvoir y voir à travers. Muni de son panneau peint et d’un miroir, il se rend alors Piazza San Giovanni, se positionne exactement entre les portes centrales du Duomo face au Baptistère et place ensuite le verso du panneau peint sur son visage afin d’observer, à travers l’orifice, le miroir qu’il tient de l’autre main. Ainsi, le reflet du Baptistère peint dans le miroir coïncide parfaitement avec le décor de la place San Giovanni, permettant ainsi de vérifier et confirmer ses hypothèses sur la perspective linéaire.

Sources images: artesvelata.it, britannica.com, Pinterest, letteraturaartistica, MEP Design

Cette expérience marque ainsi l’entrée de la science de la perspective dans les réalisations architecturales de Brunelleschi (dont la première constitue le portique de l’Hôpital des Innocents Place Santissima Annunziata à Florence) mais aussi dans les champs artistiques de la peinture et de la sculpture, respectivement grâce à Masaccio et à Donatello.

 

Mais si Brunelleschi invente la perspective linéaire grâce à ses expériences scientifiques, c’est véritablement Leon Battista Alberti qui la théorise. Dans son De Pictura rédigé aux alentours de 1435, Alberti écrit la première théorie scientifique de la perspective dans la peinture qu’il dédie justement à Brunelleschi. Pour le théoricien, la peinture devient ainsi une « fenêtre ouverte sur le monde » de laquelle nous pouvons observer l’espace rationnel créé par le peintre.

Plus tard, De re aedificatoria et De statua complètent la trilogie sur la théorisation des arts majeurs, en y incluant le concept « brunelleschien » de perspective et en incitant les artistes à le suivre. Ce triptyque devient ainsi une véritable Bible pour les artistes, d’abord Florentins puis Italiens et enfin internationaux, à partir du Quattrocento.

 

D’artisan au Moyen-Âge, l’artiste a un rôle de premier ordre à la Renaissance: il devient « intellectuel », capable de raisonner et de représenter le monde à travers un point de vue construit grâce à la perspective. En utilisant le procédé de Brunelleschi, l’artiste crée ainsi une vision rationnelle et harmonieuse de la réalité en parfaite correspondance avec la pensée de la Renaissance: l’exaltation de l’Homme. Il est alors placé au centre du monde afin de comprendre non seulement la nature qui l’entoure mais aussi pour se comprendre lui-même

Encore une fois, la Renaissance peut être source de réflexion dans notre société actuelle. Le « retour à l’Antique », tout d’abord, peut être perçu aujourd’hui comme un renvoi aux origines et un appel à l’introspection qui permet une re-naissance. La perspective, ensuite, peut être appréhendée comme un moyen pour représenter un monde nouveau mais également pour comprendre la structure de ce monde. L’Humanisme, enfin, c’est chercher à se (re)centrer sur soi et se (re)placer au sein de l’univers pour y trouver une place légitime. Autant de concepts toujours aussi modernes aujourd’hui.

Rendez-vous dans quelques jours pour notre dernier article de cette série Renaissance, un entretien passionnant avec Marie Robert sur l’Humanisme.

 

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Photo By: Alex Dani pour Ali di Firenze
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