Quarantaine #1 « Mais tu respectes le temps, maman ? »

Aujourd’hui marque le premier jour d’une nouvelle période assez particulière, la quarantaine. Cela fait quelques semaines que la menace du virus plane, que l’Italie teste à gogo et que les statistiques ne vont pas dans le bon sens. Région après région, nous sommes passés au rouge et attendions sans y croire cette mesure extraordinaire. La nouvelle est tombée comme un couperet hier soir à 22h30. Nous nous sommes regardés bizarrement avec mon tendre époux : quel serait notre quotidien dès le lendemain matin ?

En me levant, premier réflexe débile (vous allez voir qu’il y en a beaucoup dans cette premier journée) : me jeter sur le frigo pour vérifier que mon mari a racheté mon précieux céleri, élément clé de mes centrifugeuses quotidiennes. OUF j’ai 2 céleris entier, je peux tenir quelque jours et mon glow va perdurer malgré la tourmente.

Vous le savez, l’alimentation en Italie c’est quelque chose. J’ai entendu dire qu’une mémé à Monteriggioni a acheté 35 kilos de farine la semaine dernière pour être sûre d approvisionner sa famiglia en pâtes fraîches. Et bien ce matin, premier jour officiel de quarantaine, c’est la guerre des tranchées au supermarché et il y a la queue pour rentrer chez Esselunga (notre carrefour). On se croirait au lancement d’une collab H&M sur les Champs Elysées sauf qu’on a troqué la jupe Isabel Marant dans une matière douteuse pour des conserves de passata di pomodoro (base de toute sauce tomate) signées Mutti. Mon tendre époux, ce génie, a eu le zinzin d’aller faire les courses, hier, veille du drame. Je ne l’ai pas épousé pour rien.

Très vite dans la matinée, je me demande comment je vais faire pour occuper mes enfants  jusqu’au 3 avril. Nous sommes déjà ultra chanceux car nous avons une grande maison, un jardin, des collines vides où aller marcher et prendre l’air 2 minutes. D’ailleurs, pour m’y être baladée avec les enfants 2h cet après-midi, ça circule pas mal à Pian dei Giullari. Tous les italiens du quartier de 20 à 80 ans portent les mêmes vêtements : une tenue de sport flashy et moulantes accompagnée d’un masque pour éviter la contamination. On se salue (de loin) et on active le pas en se croisant. Ça tombe bien, on s’était promis de faire un peu de marche rapide.

Les enfants donc. Que faire ?
Si je suis une très mauvaise maîtresse improvisée (Leone me brandit son dessin de triangle et me hurle « il est beau mon carré » pendant que je pianote sur Instagram en répondant distraitement « oui oui chéri »), j’ai par contre une imagination débordante pour inventer des scénarios pas possible (sans blague). Me voilà donc dès ce matin dans la création-conception d’un pop-up restaurant dans l’abris au fond du jardin où nous ne mettons jamais les pieds. Leone et Bianca, ce duo de choc à l’efficacité douteuse, se lancent dans un nettoyage consciencieux.  D’ici 2026 la cabane sera prête et moi j’ai la paix. Pour continuer mon délire de restaurant, j’ai déménagé la cuisine en plastique immonde de la chambre de Leone (qui pourrit ma déco The Socialite Family) dans l’abris. Demain j’ai prévu de dessiner les plats, et de découper des fruits et légumes trouvés dans des magazines. Rien ne m’arrête.

Pour rester dans le thème du nettoyage, voilà le premier vrai drame personnel de ma quarantaine, ma femme de ménage ne peut plus venir. Je me retrouve donc comme une vieille dinde en passant le pas de porte de la laverie, pièce où, soyons franc, je n’ai pas mis les pieds depuis 15 mois. Je vis comme une princesse, je m’en rends bien compte, surtout quand j’ai la tête dans la 5ème machine de la journée car nous revenons d’une semaine au ski.

Tiens, une question logistique me vient en tête, est ce que mon centre esthétique est ouvert en temps de crise ? Mon épilation laisse à désirer. Bon ben tant pis, je ferai avec (et lui aussi).

Côté moral, je me serai bien vu me rouler par terre de stress devant l’ampleur des dégâts. Le pays est hors -service, l’économie vit une crise extrêmement grave (coeur serré pour Venise qui se remet à peine de l’acqua alta historique de novembre), beaucoup (commerçants, artisans, …) vont devoir fermer leurs portes définitivement. Personnellement, les fugues italiennes sont liées intrinsèquement au pays où je vis. Annuler ? Reporter ? Prendre une décision d’urgence ? Tous mes beaux plans volent en l’air et ce sont des mois de travail (à deux, car Emilie est avec moi depuis septembre) qui s’effondrent peut être. Que faire, comment réagir ?

Je ne sais pas si le gouvernement a réagi de manière excessive avec cette quarantaine totale et absolue, mais j’ai simplement décidé de respecter ce choix, de m’y plier, pour le bien de tous et pour les hôpitaux qui commencent à gérer difficilement les cas graves, essentiellement des personnes âgées et des personnes avec pathologies (si j’ai bien suivi). À situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle et je me permets de vous mettre ce lien de cagnotte pour aider les hôpitaux italiens, plus de 3 millions d’euros levés en 24h grâce à l’initiative de Chiara Ferragni et Fedez. Une solidarité qui me fait chaud au coeur, surtout quand je vois les dérapages que toutes crises amènent trop rapidement (on oublie de dire bonjour, on pointe du doigt ou on insulte carrément la personne qui tousse etc).

Pour finir, je vous partage une réflexion de Leone, 4 ans et demi, en balade sur nos collines avec le chien. « Mais maman, respecte le temps de Viola ! » me hurle t’il alors que je tire le chien pour aller plus vite quand mon précieux toutou renifle une 34ème fleur.

Oui.

C’est peut être ça la bonne idée de la quarantaine.

Respecter le temps, prendre ce temps de « rien » qu’on m’offre sur un plateau, m’obliger à m’arrêter alors que j’en rêve secrètement depuis 2 mois. 5 ans d’hystérie pure, des enfants, des projets, des livres. Voilà, là, jusqu’au 3 avril, j’ai le droit de regarder pousser le printemps, d’écouter très sérieusement ma fille m’expliquer l’histoire passionnante de son épisode préféré de « Chip et Patato », absorber la beauté insensée de la vue chez moi, peut être, me mettre d’ailleurs à la dessiner, moi qui aie recommencé à griffonner mes carnets l’été dernier sur la côte Amalfitaine. Attention, je ne vais pas arrêter de travailler, j’en suis incapable. Mais je suis immobile dans un pays qui l’est déjà à la base, une invitation au temps qui s’allonge, au temps qui n’existe plus.

J’ai perdu aujourd’hui une liberté folle, celle d’aller boire un café dans un bar sans arrière-pensée (« oh god, qui a touché ce sucrier avant moi? »), de rentrer à Nice voir ma famille. Je n’ai pas vu ma soeur depuis Noël et je vais devoir surement attendre Pâques. Je ne me rappelle pas la dernière fois que je ne l’ai pas vu aussi longtemps !

Mais je reste confiante et je pense à tous ceux qui n’ont pas la chance que nous avons. Nous travaillons de la maison et n’avons pas de logistique insensée à inventer, tout le monde se porte bien, je peux faire mon yoga seule dans mon jardin. Je sais que les fugueuses seront au rendez-vous quand « tout » reprendra, je n’ai aucun doute là dessus. Bon courage à tous ceux embarqués dans cette folle quarantaine, prenez soin de vous … et restez au chaud.

Baci

Alice

#IoStoACasa

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Photo By: Ali di Firenze

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